Il me faut encore traverser cet immense parking. J’aurais propbablement mieux fait de rentrer plus tôt, mais il pleuvait à torrent, et j’étais bien là-bas. Il fait nuit
noire, et la lumière orange qui tombe des réverbères donne une incroyable impression de saleté. Peut-être aussi que les poubelles débordantes n’y sont pas pour rien... Elles ont beau être
énormes, elles n’arrivent jamais à contenir les détritus de ces familles trop nombreuses, de ces gens sans le choix qui vivent parqués dans des tours de béton. C’est du armé tout de même, ici, on
ne lésine pas sur la qualité, peinture d’époque pour les murs et rouille véritable pour les boites à lettres. Les jeunes aux casquettes sont encore là, comme ils aiment à le dire, ils tiennent
les murs, mais à cette heure-ci, je pense que ce sont plutôt les murs qui les tiennent. Imbibés d’inaction et de bières en bouteille, ils font presque partie du décors, intégrés aux façades
taguées du bloc 15. Je n’essaie pas de savoir qui ils sont, je slalome entre les voitures, l’air naturel, comme si le fait que je sois encore dehors soit l’évidence même. J’entends les murmures
qui montent du petit groupe, c’est pas la petite du cinquième ça ? Ils me suivent du regard, jaugeant marchandise. Je ne tourne pas la tête, momentanément sourde et mécanique Mais mon désir de me
fondre dans le béton ne reste que désir, et le premier m’interpelle d’un bonsoir. Je les regarde alors, simplement pour répondre, ma dernière envie étant de déclancher leur colère. Ils sont six,
ils sont tous en jogging et baskets, et tiennent chacun dans leur main une k** décapsulée, plus ou moins entamée.
« Hé ! Mademoiselle, vous avez l’heure ?
- 3h15...
- Ah, vous êtes charmante, hein.. »
Bien plus que me complimenter, ils se font la remarque à eux-mêmes, hochement de tête, pas mal la meuf... Je ne réponds rien, je veux juste mettre le plus de mètres entre
eux et moi, être au plus proche de l’escalier salvateur, espérer très fort que l’heure leur suffira, qu’il ne faudra ni courir, ni crier. Je me demande ce qui a bien pu me passer par la tête de
rentrer si tard. Voilà maintenant qu’ils veulent copiner.
« Ca te dit pas de venir fumer un peu avec nous ? Manière, comme ça, on fera juste connaissance autour d’un p’tit bédo...
- Ah, non, c’est gentil, ma mère m’attend... »
Eux comme moi savent bien que ma mère ne m’attend pas, que je vis seule, dans le studio sur la coursive du 23. Eux comme moi savent bien que personne ne s’inquiètera si
je n’arrive pas de suite, si je tarde un peu... Mais je refuse, et avance encore. Alors, de charmante je deviens sa***, je suis parait-il trop bien pour eux, ou peut-être ne le sont-ils pas assez
pour moi... Je continue de marcher, un peu plus vite, je ne me retourne plus, je ne suis qu’une sale p***. Mais ils ne bougeront pas, pas ce soir, il est trop tard, ils ont trop bu,. Je prends
l’ascenseur.
* version censurée !
Bisous fred